A Lohr, dans le village de mon enfance, nous n’allions pas « faire les courses », terme totalement inconnu alors, même en alsacien. Nous n’allions pas au supermarché, même pas à l’épicerie. Nous allions « chez Monsieur Mey ».
Monsieur Mey –Madame aussi, mais elle était moins présente que lui- tenait une « épicerie-mercerie- tabac- bazar » dans notre village: c’est ce qui était écrit sur la façade.
On y trouvait à peu près tout ce qui était nécessaire à la vie, et même le superflu.
Tout y était bien organisé et aujourd’hui encore je pourrais reconstituer de mémoire les différents rayons, comme la plupart des gens de ma génération, je crois : à l’entrée un peu de papeterie et les cigarettes, à portée de main de M.Mey derrière son comptoir. J’y achetais les Gauloises sans filtre pour mon père : Monsieur Mey les prenait au-dessus de sa tête, celles-là.
Un peu plus loin le rayon frais, quelques fromages, de la charcuterie et d’autres produits nécessitant un réfrigérateur. Plus loin les conserves et les produits d’entretien.
A gauche, la mercerie et des produits parfois étranges, tels que les « strissel », les bouquets de fleurs artificielles que l’on faisait accrocher dans le cadre réservé aux bans publiés, lorsque l’on appréciait les futurs mariés.
Monsieur Mey était toujours là, dans sa blouse bleue, un crayon de papier coincé derrière l’oreille. Au début il faisait les additions à la main, avant d’avoir une sorte de calculette électrique.
C’était un grand homme, très mince, très brun, aux épais sourcils, très souriant.
Il parlait un alsacien différent du nôtre, plus chic, aux voyelles moins traînantes. Un homme de Saverne, de la ville, un peu intimidant.
La famille Mey vivait avec nous, comme nous, mais pourtant nous les voyions comme différents. Ils n'allaient pas à la même église que nous, celle qui se trouvait immédiatement à côté de leur épicerie: ils étaient pratiquement les seuls catholiques dans un village protestant
Et parfois, ils faisaient des choses étranges: le jour du baptême de leur deuxième fils, nous fûmes ébahis de trouver des pièces de monnaie parmi les dragées jetées aux enfants sur la pletite place devant l'épicerie ! Personne n'avait jamais vu une chose pareille !
Monsieur Mey savait tout ce qui se passait dans le village. Que de confidences a-t-il certainement recueillies ! Il savait quels couples allaient mal, quelles familles étaient fâchées, quels jeunes flirtaient…
Il savait quand les jeunes filles commençaient à acheter des protections périodiques… (Je me souviens qu’elles étaient en-bas, dans un coin… Je fus toute rouge de confusion lorsque j’ai dû aller en acheter un soir, en urgence, et lui demander où cela se trouvait…)
Il ne manquait pas d’humour, nous mettait en boîte, nous les jeunes.
Je me souviens de moments de fous rires quand j’allais faire les courses avec Simone. Tu te souviens, Simone, de la fois où il n’avait mis que onze œufs dans la boîte à œufs et te soupçonnait d’en avoir enlevé en pour lui faire une farce ?
Car oui, nous faisions remplir alors des boîtes à oeufs en plastique, sans penser à l’empreinte carbone, dont personne ne parlait à cette époque. De la même façon, nous faisions remplir nos flacons de Maggi : en rentrant avec notre flacon, nous léchions ce qui avait coulé sur le côté… Plaisirs de notre enfance !
En période scolaire, M. Mey ouvrait vers 13 heures.
Depuis la cour de l’école, nous entendions le bruit de volet roulant et beaucoup se précipitaient : avec 20 centimes nous pouvions nous offrir le paradis, quatre rouleaux de bonbons acidulés ou deux malabars.
C’était le bonheur et nous ne le savions pas.
Monsieur Mey a subi plus tard la désertion de son magasin, avec l’ouverture des premiers supermarchés à Sarre-Union (Migros) et Saverne.
Il est mort depuis longtemps, mais reste présent dans tant de mémoires.
Monsieur Mey, vous ne pouviez vous douter qu’un jour vous seriez sur Internet !
Je ne vous garantis pas la célébrité, mais néanmoins une façon d’exister un peu encore, Monsieur Mey .